Covid-19 : Chassez le politique, il revient au galop

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Le président brésilien Jair Bolsonaro encourage ses partisans en pleine pandémie de Covid-19

Depuis le 11 mars 2020, la pandémie de Covid-19 bouleverse les repères politiques des démocraties libérales. D’un bout à l’autre de la planète, le cours de la justice et les débats parlementaires ont été perturbés, voire annulés. Le pouvoir décisionnel des politiciens semble inféodé à celui de spécialistes issus des milieux médicaux et scientifiques, dont l’autorité repose sur des statistiques douteuses et imprécises.

En dépit des apparences, ce billet tentera de démontrer comment le traitement médiatique de la Covid-19, ainsi que les décisions qui engagent la totalité de la population terrestre, relèvent encore du domaine politique, si ce n’est de la politique électorale et de la partisanerie la plus crasse.

Technocratie et restriction des libertés

Les leaders religieux – tels le pape François célébrant Pâques dans un Vatican déserté par les fidèles – ont cédé leur place à une grand-messe médiatique dans laquelle les docteurs Anthony Fauci ou Ignacio Arruda garantissent le salut de nos âmes, pourvu que nous fassions pénitence. Affublé de son épinglette des Objectifs de développement durable de l’ONU, ce dernier prétend agir à la demande de son « boss » François Legault, mais l’on sait très bien qu’un élu doit se fier à l’avis de ses hauts fonctionnaires pour comprendre les tenants et aboutissants d’un enjeu aussi complexe. Il apparaît maintenant évident que les hauts fonctionnaires québécois ont tout simplement répété les talking points de l’OMS sans réfléchir, jusqu’à la fin de février, tandis que l’Alberta achetait des masques dès le mois de décembre.

Bref, la notion traditionnelle d’autorité semble avoir volé en éclats pour faire place à une technocratie. Cette technocratie tire sa légitimité du danger immédiat suscité par un ennemi invisible – expression largement utilisée dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001, puis remise au goût du jour à la sauce biopolitique.

En guise de Patriot Act, nous avons maintenant droit à des directives imprécises, arbitraires et inconstitutionnelles : interdiction des rassemblements, distanciation sociale, quatorzaine, confinement prolongé, suspension des libertés fondamentales, sanctions pénales et amendes disproportionnées. Le port du masque, initialement déconseillé, est désormais obligatoire dans certaines juridictions.

Le président mexicain Andrés Manuel López Obrador
Le président mexicain Andrés Manuel López Obrador (date inconnue).

Populisme de droite, populisme de gauche

En période de pandémie, l’axe d’analyse gauche-droite ne tient plus. Il n’y a qu’à comparer les mesures de distanciation et de confinement imposées d’un pays à l’autre pour s’en convaincre.

À droite, le président brésilien Jair Bolsonaro a férocement lutté contre toute mesure de confinement susceptible de nuire à l’électorat vivant du secteur informel. Sa dénonciation de l’hystérie entourant la Covid-19, alimentée par une ferveur religieuse caricaturale, n’a d’égale que le complotisme d’Alexandre Loukachenko au Belarus.

Le président américain Donald Trump a dit souhaiter une réouverture de l’économie à Pâques, conscient de la catastrophe que représenterait 47 millions de chômeurs perdant leur assurance santé privée. La suite des événements lui a donné raison, dans la mesure où le déconfinement a été remis à l’ordre du jour dès la fin du congé pascal.

À gauche, le président mexicain Andrés Manuel López Obrador (AMLO) a préconisé une approche de distanciation souple visant à protéger les millions de travailleurs vivant de l’économie informelle. Le gouvernement sandiniste du Nicaragua a opté pour une approche encore plus souple que celle du Mexique. En Suède, le social-démocrate Stefan Löfven a préféré se fier à la discipline individuelle de ses concitoyens plutôt que leur imposer le confinement

Mais quels sont les points communs à tous ces pays?

Le Mexique et le Brésil sont aux prises avec des cartels lourdement armés, susceptibles de gagner du terrain au même titre que la mafia italienne, en cas d’effondrement de l’économie informelle.

Sans être aux prises avec des cartels aussi puissants, les États-Unis ont une population lourdement armée, un historique d’émeutes urbaines, et un filet de sécurité sociale aussi faible que les deux pays précédents.

Pour sa part, la Suède possède un excellent filet de sécurité sociale, mais compte des dizaines de « zones de non droit » résultant d’une immigration massive mal intégrée. Ces zones sont le théâtre d’affrontements entre bandes criminalisées, se traduisant par des centaines d’attaques à la grenade.

Bref, le fil conducteur de ces décisions est un populisme teinté de pragmatisme. Chaque gouvernement tente à la fois d’assurer sa réélection auprès des classes précarisées, tout en cherchant à éviter une flambée de violence.

Bien entendu, des chroniqueurs américains proches du camp démocrate ont fait flèche de tout bois pour discréditer les quelques États n’ayant pas imposé le confinement, en se gardant bien de critiquer les approches suédoise ou sud-coréenne pourtant similaires. Ne tirant aucune leçon de l’élection de 2016 et de leur propre déchéance, les médias mainstream s’enfoncent dans une couverture hyper-partisane et nuisible à la compréhension globale des événements.

Rivalités régionales

La situation actuelle est de nature à exacerber les rivalités régionales à l’intérieur d’un même pays. Les grandes fédérations comme le Brésil, le Mexique et les États-Unis sont naturellement portées à des tiraillements administratifs, ainsi qu’à des conflits de personnalité entre le président et les gouverneurs d’État aspirant à la présidence. Il n’est guère étonnant que Jair Bolsonaro et Donald Trump aient eu maille à partir avec certains gouverneurs d’État proposant un confinement strict.

Au Mexique, AMLO a lui-même été devancé par des maires et gouverneurs d’État empressés d’imposer la fermeture des plages. Or, ce pays ne manque pas de caciques et de despotes régionaux, espérant racheter des établissements hôteliers en faillite pour une bouchée de pain!

Dans un pays constitué de régions mal intégrées économiquement, la crise exacerbe au contraire la dépendance envers l’État central. Sauvée de la faillite par la Banque du Canada, et ne disposant que de cinq jours de réserves alimentaires en cas de faillite du transporteur maritime Oceanex, la province de Terre-Neuve-et-Labrador osera-t-elle remettre en question les directives loufoques d’Ottawa en matière de santé publique? Poser la question, c’est y répondre.

La fosse commune de Hart Island, à New York.
Le site de Hart Island, à New York, est utilisé depuis plusieurs décennies pour inhumer les dépouilles non réclamées. Photo : Reuters/Lucas Jackson.

Échéance électorale aux États-Unis

Au moment d’écrire ces lignes, les États-Unis sont le pays le plus touché par la pandémie. Et le fief démocrate de New York compte le plus de victimes aux États-Unis. À l’approche des élections du 3 novembre 2020, chaque camp a donc intérêt à souligner ses bons coups ou dénigrer l’adversaire, même si le spin qui en résulte n’a aucun fondement dans la réalité.

En guise d’exemple, la rumeur de fosses communes dans les parcs de New York – lancée afin de discréditer l’administration Trump – a travesti le fait qu'il existe depuis longtemps une fosse commune, réservée aux dépouilles non réclamées, sur une île de l'East River non accessible au public.

Dans ce contexte, des rivalités peuvent même apparaître au sein d’un même camp. Au moment où le candidat démocrate Joe Biden fait l’objet d’allégations de viol et de déclin cognitif, le gouverneur de l’État de New York Mario Cuomo se positionne comme le remplaçant de dernière minute idéal. Bref, la politisation de la Covid-19 et de ses séquelles économiques ne fait que commencer!

Chloroquine, chauvinisme et conflit d’intérêt

Prescrire ou proscrire l’hydroxychloroquine? Tel est le débat qui enflamme la France. À la mi-mars, il a suffi d’une vidéo du professeur Didier Raoult pour rappeler une évidence à la planète entière : des médicaments abordables, aux effets secondaires modérés, et utilisés depuis longtemps dans un certain contexte, peuvent retrouver leur pertinence dans un tout nouveau contexte. Ce qui irrite bien entendu l’industrie pharmaceutique, engagée dans une course au prestige, au financement et aux brevets lucratifs.

La sortie du professeur Didier Raoult, infectiologue de renommée mondiale, a fait apparaître deux failles du système politique français, soit 1) le chauvinisme et la supériorité de classe d’une élite parisienne consanguine; et 2) l’apparence de conflit d’intérêt impliquant le couple Lévy-Buzyn.

Comme l’a écrit le philosophe Michel Onfray, l’élite parisienne s’est heurtée au franc parler d’un « provincial » en fin de carrière, et n’ayant donc plus rien à perdre.

Une étrange ligne de partage sépare les tenants du pouvoir […] et ceux qui subissent ce pouvoir. La fracture qui opposait les gilets-jaunes et leurs ennemis semble se superposer à la carte de ceux qui estiment que le professeur Raoult incarne un monde dans lequel on trouve la province, la campagne, la ruralité, la pauvreté, les ploucs, les paysans, les incultes, les sous-diplômés.

Ensuite, il convient de rappeler qu’Yves Lévy, ex-PDG de l’INSERM, a contribué à concevoir et à financer le laboratoire de virologie P4 de Wuhan, inauguré en 2017 et destiné à lutter contre les maladies infectieuses émergentes. Son épouse Agnès Buzyn était encore ministre de la Santé le 13 janvier 2020, au moment où l’hydroxychloroquine a été placée sur la liste des « substances vénéneuses ». Ainsi, l’accès à ce médicament a été sévèrement restreint au moment où les premiers cas de Covid-19 étaient observés hors de Chine. Seule une enquête approfondie pourra faire la lumière sur cette étrange coïncidence.

Le directeur de l'OMS Tedros Adhanom Ghebreyesus et le président chinois Xi Jinping, en réunion à Pékin le 20 janvier 2020.
Le directeur de l'OMS Tedros Adhanom Ghebreyesus et le président chinois Xi Jinping, en réunion à Pékin le 20 janvier 2020. Photo : Getty Images.

À quelle enseigne loge l’OMS?

Enfin, la décision du président Trump de couper les vivres à l’Organisation mondiale de la santé braque les projecteurs sur le passé trouble de son directeur Tedros Adhanom Ghebreyesus. Haut gradé du Front de libération du Tigray, celui-ci a été ministre de la Santé sous la « dictature élue » du premier ministre Menes Zelawi. Son seul fait d’armes a été de renommer trois épidémies de choléra en diarrhée aqueuse aiguë pour ne pas que celles-ci entravent les échanges commerciaux de l’Éthiopie.

Loin de faire l’unanimité dans son propre pays, Ghebreyesus est devenu le premier dirigeant de l’OMS sans diplôme de médecine en 2017. Ses liens étroits entre la Fondation Clinton et la Fondation Bill et Melinda Gates, second plus important donateur de l’OMS, expliquent sans doute le parti-pris de cette organisation envers la vaccination, ainsi que son approche excessivement prudente envers l’hydroxycholoroquine.

Enfin, les liens économiques étroits entre la Chine et l’Éthiopie, tête de pont de la stratégie économique de Beijing en Afrique, soulèvent une question très légitime : Ghebreyesus a-t-il été trop complaisant envers le régime communiste chinois? Pourquoi avoir attendu jusqu’au 11 mars pour déclarer la pandémie, compte-tenu de la contagiosité alléguée du nouveau coronavirus, et sachant que les rassemblements du Nouvel An chinois ont été interdits dans toute la Chine à la fin janvier?

Tirant parti de cet imbroglio diplomatique, l'île de Taïwan n'a pas manqué de rappeler qu'elle compte seulement six morts de la Covid-19 pour 24 millions d'habitants. En matière de lutte contre les pandémies, la communauté internationale devrait diversifier ses sources d'information, et prendre exemple sur ce petit pays mis au ban de l'OMS sous la pression de la Chine continentale.

La théorie des jeux comme angle d’analyse

La situation économique mondiale, déjà fragile avant la pandémie, risque de se traduire par une longue et profonde dépression dans les pays ayant opté pour un confinement strict. Des gouvernements vont vaciller sous la pression d’une population affamée.

Alors que le nouveau coronavirus s’avère moins mortel que prévu, le narratif des médias change à une vitesse accélérée. En France, la pandémie est subitement devenue une crise des EPHAD, tout comme elle est devenue une crise des CHSLD au Québec. Le « virus chinois » aura eu le mérite de révéler l’ampleur de la maltraitance des aînés, dans nos sociétés soi-disant développées.

En situation d’urgence, l’erreur est humaine, au même titre que les actes de bravoure. Mais pouvons-nous espérer des post-mortem ou des commissions d’enquête menées en toute transparence, pour faire la lumière sur ce confinement sans précédent dans l’histoire de l’Humanité?

Dans les mois qui viennent, peut-on espérer des décisions politiques rationnelles, logiques et fondées sur des données scientifiques probantes? Il y a plus à parier que chaque élu(e), chaque corps professionnel et chaque journaliste cherchera surtout à couvrir ses arrières et à protéger sa réputation dans un Grand Jeu à somme nulle.

En effet, la théorie des jeux risque d’être l’angle d’analyse le plus pertinent de la post-pandémie, que ce soit à l’échelle locale, nationale ou internationale. Partisanerie, électoralisme, calculs stratégiques et censure d’informations compromettantes risquent d’être notre pain quotidien, jusqu’en 2021 et au-delà.

Texte : Pierre-Etienne Paradis

Photo principale : AFP/Sergio Lima