L’Obélisque de Buenos Aires et les axes de contrôle de l’Amérique du Sud

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L’Obélisque de Buenos Aires

Plusieurs grandes villes du monde possèdent une obélisque, et la capitale de l’Argentine ne fait pas exception. Érigée en 1936 sur la Place de la République, à l’endroit même où fut hissé pour la première fois le drapeau de la République argentine, l’Obélisque de Buenos Aires étonne par son gigantisme.

Or, quelque chose ne tourne pas rond avec ce pays, qui erre de défaite militaire en crises économiques depuis plusieurs décennies, en dépit de sa grande richesse culturelle et de ses ressources naturelles abondantes. Affligée par de nombreux problèmes de gouvernance, l’Argentine pâtit également de son isolement géographique. Elle ne serait pas si vulnérable s’il lui était possible de commercer plus naturellement avec les pays voisins et le reste du monde par voie terrestre.

Le vaste réseau ferroviaire argentin, développé dès 1855 avec des capitaux français et britanniques, converge vers la ciudad porteña de manière à faciliter l’exportation de denrées agricoles vers l’Europe par voie maritime. À cet effet, il semble que l’emplacement de l’Obélisque de Buenos Aires n’ait pas été choisi au hasard. Du point de vue symbolique, ce monument apparaît comme le « verrou » gardant l’Argentine et toute l’Amérique du Sud sous la tutelle de l’Empire1.

Par extension, nous verrons comment l’Obélisque de Buenos Aires jette une ombre sur les principaux ports, aéroports et axes routiers de l’Amérique du Sud, faisant de l’Argentine le modèle de (sous-)développement et le talon d’Achille de plusieurs autres pays économiquement fragiles. À partir de la Place de la République, il suffit de dessiner deux vecteurs, dont toute la précision symbolique nous est révélée par Google Earth.

Visualisation dans Google Earth

Vous êtes invité(e) à télécharger le fichier .kmz en pièce jointe ci-dessous, de manière à mieux visualiser les alignements et les points d'intérêt qui le composent. (Désactivez au préalable les frontières et lieux génériques proposés par Google Earth pour de meilleurs résultats, et activez les repères faisant partie du fichier.)

Fichier .kmz pour Google EarthBuenosAires.kmz

L’axe Buenos Aires–Recife

Contrairement aux pays-confettis de la côte Pacifique et Caraïbe, le Brésil est le seul pays d’Amérique du Sud à posséder un important marché intérieur. Or, ce colosse aux pieds d’argile n’a aucun réseau de chemin de fer digne de ce nom, et nous verrons comment ses plus importants ports, aéroports et viaducs routiers s’enchaînent le long de quelques axes pour produire une interface extrêmement rectiligne.

Après avoir traversé la zone portuaire de Buenos Aires, le vecteur tracé en direction du Brésil divise l’agglomération de Belo Horizonte en deux parts égales et survole nettement l’aéroport Pampulha. Prenez note que Belo Horizonte occupe le troisième rang des régions métropolitaines les plus peuplées au Brésil, avec 5,9 millions d’habitants.

À Salvador, cet alignement longe le vieux port avec une précision étonnante. Mercado Modelo, Elevador Lacerda, Igreja do Bonfim : les symboles de l’ancienne capitale du Brésil indiquent tout naturellement le chemin du Nordeste. À Recife, le vecteur suit encore une fois l’orientation géographique de la zone portuaire pour terminer sa course à l’église carmélite d’Olinda, ville coloniale fondée en 1535.

Le vieux port de Salvador da Bahia, Brésil, avec l'ascenseur Lacerda et le Mercado Modelo.
Le vieux port de Salvador de Bahia, au Brésil, avec l'ascenseur Lacerda et le Mercado Modelo. Photo : © Ana Maria Schappo.

L’axe Buenos Aires–Arica–Guayaquil

Fondée en 1541, la ville d’Arica a longtemps été disputée entre le Pérou, la Bolivie et le Chili. L’on sait que le Chili tire une grande partie de ses revenus de l’industrie minière, mais l’apogée d’Arica remonte à l’époque où l’on y exportait le minerai d’argent en provenance de Potosí, en Bolivie. La fondation de Buenos Aires sur le Río de la Plata (fleuve de l’Argent) en 1536 ne fait que renforcer la puissance symbolique de cet axe. De fait, la création de la Vice-royauté du Río de la Plata en 1776 a permis d’exporter une partie de ce minerai à partir de Buenos Aires.

Selon la logique établie plus haut, il apparaissait logique de tirer une ligne entre l’Obélisque de Buenos Aires et le port d’Arica. À ma plus complète stupéfaction, la prolongation de ce trait mène directement au Cerro Santa Ana, lieu de fondation de Guayaquil, capitale économique de l’Équateur!

L’axe Guayaquil–Manaus–Fortaleza : le socle de la pyramide

Dans un continent aussi densément peuplé et hautement organisé que l’Europe, il n’y a rien d’étonnant à ce que des villes et leurs monuments produisent des alignements plus ou moins remarquables. En revanche, il est plus étonnant que la ville de Manaus, isolée au cœur de l’Amazonie, se retrouve approximativement à mi-chemin entre Guayaquil et Fortaleza.

Aux fins de cet article, j’ai tracé la ligne de manière à ce qu’elle passe sur le Théâtre Amazonas. Ce monument emblématique du « Paris des Tropiques » a été érigé lors de la Fièvre du caoutchouc, qui a fait la fortune de la ville de 1879 à 1912. Sous un angle plus stratégique, cet axe traverse également le pont Rio Negro et l’important port fluvial de Ceasa, c’est-à-dire les deux points de passage reliant Manaus à la rive sud de l’Amazone ainsi qu’à la route BR 319 filant vers les régions productrices de soja.

Le Teatro Amazonas de Manaus.
Le Théâtre Amazonas, à Manaus. Photo : Pontanegra sous licence CC BY-SA 2.5.

La position stratégique d’Asunción

Les trois axes décrits jusqu’ici forment une sorte de pyramide inversée, dont l’apex serait l’Obélisque de Buenos Aires. Il est maintenant plus facile de voir comment s’articulent les autres villes du continent. La ville d’Asunción, capitale méconnue du Paraguay, semble y jouer un rôle particulier. Le Panteón Nacional est le lieu tout indiqué pour tracer un vecteur en direction de São Paulo et Rio de Janeiro. Afin de lui donner une charge symbolique maximale, j’ai fait passer ce vecteur par le centre financier de São Paulo, ainsi que le Vale do Anhangabaú, grande place publique jouxtant l’hôtel de ville, sous laquelle passe une autoroute à dix voies.

En prolongeant cet axe, nous traversons la région métropolitaine de Rio de Janeiro d’ouest en est, dans toute sa longueur, sur une centaine de kilomètres. Parmi les points directement touchés, mentionnons la zone portuaire, les viaducs autoroutiers menant à l’aéroport international du Galeão ainsi que le terminal pétrolier Ilha d’Agua – lesquels constituent des infrastructures absolument vitales pour l’économie brésilienne.

D’Asunción, l’on peut également tracer un axe continental traversant les centres-villes de Goiânia (2,4 millions d’habitants) et d’Anápolis (386 000 habitants), touchant le coin nord-ouest du District fédéral de Brasilia (3 millions d’habitants), puis rejoignant l’aéroport international de Fortaleza (4 millions d’habitants). L’axe termine sa course au port de Mucuripe, connu pour son importante raffinerie de pétrole. Ce lieu serait l’un des premiers points de débarquement d’Européens en Amérique du Sud en 1500.

Enfin, ce schéma révèle un alignement parfait entre le pont Rio–Niterói sur la baie de Guanabara, la place Raul Soares de Belo Horizonte, ainsi que le port de Belém situé à l’embouchure du fleuve Tocantins. Cet alignement longe également la ville d’Imperatriz, dans l’axe du Tocantins. Il y croise le pont Dom Affonso Felippe Gregory, assurant le lien routier entre le Nordeste, le Planalto et l’Amazonie.

Le pont Rio–Niterói sur la baie de Guanabara.
Le pont Rio–Niterói sur la baie de Guanabara. Photo : © Bruno Gargaglione.

Conclusion

Les principales villes du continent sud-américain obéissent à une géométrie extrêmement précise. Les cinq vecteurs tracés ici traversent pas moins de quinze grandes villes, sept aéroports internationaux, huit zones portuaires et cinq ponts ou viaducs hautement stratégiques. L’Obélisque de Buenos Aires apparaît comme le sommet d’une pyramide inversée qui garde l’ensemble de ces lieux sous bonne garde.

Lima, Caracas, Santiago et quelques villes secondaires comme Mendoza échappent pour l’instant à ce schéma. Des recherches plus approfondies seront nécessaires pour voir comment ces agglomérations s’articulent entre elles et par rapport à l’ensemble de ce schéma.


1 Aux fins de cet article, il ne s’agit pas tant de l’Empire britannique – déjà en déclin lorsque le Royaume-Uni a remporté la guerre des Malouines en 1982 – mais de la finance mondialisée qui lui a succédé en s’appuyant sur le droit maritime, le droit international privé, la dollarisation et les fonds spéculatifs de Wall Street.