À propos de ce carnet | Avertissement aux lecteurs et lectrices d'origine africaine
:: RÉSUMÉ TECHNIQUE
Le versement du financement
promis par les coopérants belges est retardé.
Il est donc impossible d'engager et de former les
futurs administrateurs techniques, responsables du
Portail et du laboratoire informatique. Les bureaux
sont en voie de parachèvement mais ne seront
vraisemblablement pas prêts avant notre départ.
Nous ne pourrons pas faire le déménagement
et le rebranchement nous-mêmes.
Par ailleurs une journée-conférence
sur le thème du portail est prévue pour
la journée du samedi 14 septembre. Malheureusement,
cette date correspond avec le week-end que la SNEL
(Société Nationale d'Électricité)
a choisi, à 24h d'avis et après des
semaines de tergiversations, pour débrancher
complètement la capitale et effectuer des réparations
au réseau (ce qui signifie aussi une pénurie
générale d'eau). Tout cela a pourtant
l'air d'une simple rumeur et il est très difficile
de trouver une source d'information crédible
pour la confirmer ou l'infirmer. Lorsque la rumeur
s'avère fondée, trop tard pour annuler
la conférence à temps. Nous devons nous
présenter sur place et donner un nouveau rendez-vous
à ceux qui se sont pointés malgré
la panne.
Le tout est remis au mercredi 18 septembre, avec des
résultats plutôt encourageants :
environ 45 participants, une couverture décente
de la part de la presse et la télé locales,
et surtout un sens de l'implication grandissant de
la part des Congolais, lors des tables rondes qui
ont suivi notre présentation
Power Point.
:: PETITES MISÈRES ET GROS DÉGÂTS
Bonjour à touTEs,
Ceci est le dernier envoi de mon sitcom
congolais. Mon ami S*Y*L*V*A*I*N
prétend que j'aurais pu m'inscrire à
Survivor plutôt que de participer à
ce stage, et que j'en aurais été plus
riche de 500 000 $. Merci pour ce conseil, c'est
très attentionné ! En tout cas
j'espère que vous me payerez au moins un verre
de scotch à mon retour pour me remettre des
deux semaines qui viennent de s'écouler :
- Comme mentionné lors du courriel
précédent, j'ai eu le pied infecté
et enflé comme une patate pendant pas mal
de temps.
- Le jour où j'ai recommencé
à marcher normalement, j'ai été
en proie à une violente indigestion accompagnée
de fièvre, faiblesse extrême et vomissements.
- La nausée est disparue, mais
la fièvre a rappliqué quelques jours
plus tard, accompagnée d'un torticolis et
de migraines épouvantables. (Des Congolaises
de mon entourage ont affirmé qu'un des symptômes
de la malaria est justement la raideur au cou.)
Lors de mes déplacements en voiture, chaque
nid de poule me faisait l'effet d'un coup de massue.
On peut donc conclure que je me suis fait « driller »
la tête avec un marteau-piqueur car ce ne
sont pas les nids de poule qui manquent ici.
- Alors même que je prenais
du mieux, j'ai été incommodé
plusieurs jours par ce qui semblait être un
bouton d'acné au dessus de la fesse gauche.
Lorsque j'ai voulu en finir avec le dit bouton,
j'ai plutôt récolté une jolie
LARVE blanche et grassouillette de 4mm. Je l'ai
posée sur la table du salon et elle s'est
mise à se tortiller en agitant ses petites
papattes. Il n'y avait malheureusement pas de cigare
à proximité pour me remettre de mes
émotions d'avoir ainsi « accouché »
de ce petit être qui ne demandait qu'à
vivre !
- J'ai ensuite pogné mon 32e
rhume de la saison. Vive la poussière et
l'omniprésente odeur de caoutchouc brûlé !
- Et puis comme si ce n'était
pas assez, en rentrant à l'appartement après
avoir consommé une bière SKOL,
j'ai « slammé » la
portière du 4x4 sur mon pouce gauche qui
a maintenant l'apparence d'une racine de gingembre.
En plus, j'ai eu l'air fou devant Toto-la-super-top-modèle
qui était morte de rire. C'est mon orgueil
plus que mon pouce qui s'en trouve froissé !
Le pire est qu'aucun de ces bobos n'a
été en soi assez grave pour m'empêcher
de me brancher sur le Net et de constater que Dubya
est encore Président du 11 septembre...je veux
dire, des États-Unis.
Pour remettre les choses en perspective, le conflit
congolais a fait 3 millions de morts depuis nonante-huit.
Ce n'est pas qu'il y ait eu tant de massacres. En
fait, les conséquences principales de cette
guerre sont le viol des femmes (épidémie
de SIDA) et le manque d'entretien des routes. Alors
quand ma série de petites misères mentionnée
plus haut est appliquée à l'échelle
d'un pays, on a de gros dégâts :
- La vieille Peugeot 504 qui sert
de taxi collectif tombe en panne en rase campagne,
car la route est trop mauvaise.
- Un mois s'écoule, le temps
que le proprio du véhicule trouve les ressources
financières et matérielles pour effectuer
les réparations.
- En conséquence, les mamans
ne peuvent plus vendre leur récolte de trois
bananes plantain et 200g de cacahuètes au
marché de la ville. Elles ne peuvent donc
plus acheter le lait en poudre Nestlé Nido,
et leurs enfants vont souffrir de malnutrition car
tout le monde sait ici que « Ces enfants-là,
c'est Nido qui les fait ».
- Les hommes du village essaient de
patenter le taxi avec de la broche à foin,
mais la moitié d'entre eux tombent malades
de malaria, et toujours pas moyen de se rendre en
ville acheter la quinine.
- À la fin, tout le monde meurt,
mais c'est moins spectaculaire que le 9/11.
Dans un autre ordre d'idées,
j'ai lu beaucoup de bouquins récemment, non
seulement pour meubler le temps libéré
par les dysfonctionnements électriques au bureau,
mais aussi pour combler le vide intellectuel qui nous
entoure.
- Rouge Brésil (Roman,
J.-C. Ruffin.)
- L'Amour aux temps du choléra
(Roman, Gabriel García-Marquez.)
- No Logo (Essai de Naomi Klein,
égérie des gauchistes aux cheveux
longs qui ne veulent pas travailler.)
- Stupid White Men (Essai de
Michael Moore, symbole de la gauche-caviar étatsunienne.)
- Léon l'Africain (Roman
d'Amine Maalouf, recommandé par mes co-stagiaires
de SENAF.)
- Animal Farm (Grand classique
de George Orwell.)
- The New York Trilogy (Recueil
de nouvelles de Paul Auster.)
Être cultivé, avoir lu
et voyagé a été plus que jamais
un poids sur mes épaules en ce pays. Or je
dois admettre avoir eu la chance d'avoir dans mon
entourage direct des gens ouverts d'esprit :
Grapho et Stylo, notre hôte Charlie ainsi que
les Québécois Gilbert et Robert ont
été la source d'innombrables conversations
enrichissantes.
Mais c'est dans nos relations avec l'autre sexe que
la sauce s'est gâtée. En guise d'exemple,
nous avons souvent rencontré des filles fort
jolies. Très jeunes pour la plupart (20 ans
en moyenne), elles n'ont pour la grande majorité
d'entre elles jamais mis les pieds à Brazzaville
(situé à 1,5 km, sur l'autre rive du
Fleuve*) ni à Maluku,
Kinkole ou Ma Vallée, soit les « bols
d'air frais » des environs de la ville
où nous nous sommes rendus les dimanches. Difficile
alors d'entreprendre une conversation sur des bases
concrètes.
Mais en somme, les points fondamentaux
en cause ici s'appellent la curiosité et la
notion même du voyage. J'ai eu la désagréable
impression que les CongolaisEs en général
s'autosuffisent. Que nous soyons Belges (« J'M
la frite ») ou Français (« Mais
qu'est-ce qu'il dit ? Ce cousin parle un dialecte
incompréhensible! ») ou Québécois
(« Canadiens du nord de l'est de l'Amérique,
un chausson avec ca ? ») n'a absolument
aucune importance et ne fait aucune différence
à leurs yeux. Nous n'avons même pas pu
prêcher l'Évangile selon Elvis Gratton,
par manque d'intérêt! Tous ce à
quoi nous avons eu droit sont des reproches de parler
trop vite, même si nous ar-ti-cu-lons nos mots
à la manière des classes de lecture
de l'école primaire.
Par exemple, toute conversation sur la musique autre
que congolaise aboutira sur ce qui suit :
- Tu n'aimes pas Céline Dion, comment est-ce
possible ?
- Ça fait 20 ans qu'on l'entend, ce n'est plus
si nouveau pour nous. (Vous pouvez remplacer cette
ligne par toute autre raison diplomatique de ne pas
aimer Céliiiine)
- Mais elle chante si bien !
- Oui, c'est vrai, elle maîtrise bien sa voix
(Hmmm ! Toute autre porte de sortie similaire
est valable !)
Autre conversation typique (je m'adresse
ici à une voluptueuse jeune femme de 18 ans,
qui prend une pause au milieu de son « chiffre »
de serveuse) :
- Pourquoi laisses-tu les étiquettes sur tes
vêtements ?
- C'est pour montrer qu'ils sont neufs.
- Moi je trouve que ton ensemble est très beau,
il a l'air neuf même sans les étiquettes.
Combien as-tu payé tout ça ?
- 20 dollars.
- Ah, c'est moins cher que je ne l'imaginais.
- Alors tu vas m'en payer un autre ?
- ...
- ...
- Que veux-tu étudier à l'université ?
(Tentative désespérée de me sortir
du pétrin dans lequel je me suis moi-même
enfoncé !)
- Le journalisme.
- J'ai plusieurs amis qui travaillent dans le journalisme
au Canada.
- ...
(Ça ne l'intéresse pas d'en savoir plus
sur le métier de journaliste au Canada. Fin
de la conversation.)
Comme vous voyez, on s'en tire comme
on peut, mais c'est pas « full hot ».
Il y a heureusement des exceptions à la règle
de temps en temps.
* Un passage
à Brazza nécessite l'obtention d'un
laisser-passer et un billet de traversier pour un
total d'environ 3000 balles. Tout cela n'est pas
plus compliqué logistiquement, pour le Kinois
moyen, que pour le Montréalais de se rendre
à Québec par l'autoroute 20. En fait,
je ne veux pas déprécier les CongolaisEs.
Les réalités économiques sont
ce qu'elles sont: l'argent pour se payer un petit
voyage se fait rare pour même pour les Montréalais
défavorisés, par exemple. J'ai connu
au moins deux personnes de Montréal-Nord
qui, en venant à Québec pour la première
fois, avaient besoin de se faire expliquer que le
plan d'eau se resserrant au bas du cap est le même
que celui descendant rapidement devant Montréal :
« Ce n'est pas la Rivière des
Prairies...c'est le Fleuve Saint-Laurent ! »)
:: POST-MORTEM
Voilà, c'est terminé.
Merci à tous ceux qui ont suivi ce récit
et m'ont encouragé à l'écrire
jusqu'à la fin.
Nous avons fait de notre mieux en cette rude contrée,
et avons contribué à répandre
l'évangile de l'open source et du mode
de travail en collectif non-hiérarchique. Nous
avons pris les taxis collectifs et mangé la
chèvre grillée comme de vrais congolais.
Nous en avons sué un coup, au sens propre et
figuré, même à l'aéroport
où l'avion s'est présenté avec
12 heures de retard ! Y'a de quoi être fier,
comme qui dirait.
Le retour s'est bien déroulé, mais je
dois dire que le Congo, d'où j'étais
somme toute content de partir, m'a « poursuivi »
sur le vol d'Ethiopian, -où j'hallucinais et
croyais me faire interpeller Mundele !
à toutes les demi-heures- puis jusqu'à
Londres ou ce gros « twit »
de Koffi
m'a fait un dernier clin d'oeil !
|