Kinshasa, République Démocratique du Congo
Ford Sierra Bombe coréenne Drapeau officiel de la RDC                    

À propos de ce carnet | Avertissement aux lecteurs et lectrices d'origine africaine

:: RÉSUMÉ TECHNIQUE

Nous travaillons à rédiger un questionnaire qui servira à filtrer les candidats pour le poste d'administrateur. Tous se prétendent en effet experts en informatique même s'ils ont des difficultés à taper une URL dans la barre d'adresse du fureteur !

Le mandataire et le routeur fonctionnent bien et donnent accès à l'Internet sur trois postes. Nous devons cependant utiliser un IP alias (10.0.0.1) pour nous connecter à serveur de développement et nourrir la base de données. Nous faisons ainsi des sessions de formation pour les membres des ONG, et leur montrons comment entrer du contenu eux-mêmes... lorsqu'il y a de l'électricité bien entendu !

Le grand boss d'Afrinet nous fait savoir que, vu que la connexion SSH avec Montréal n'avait pas été prévue au contrat, il nous fera un grand privilège d'effecuter le travail dans la semaine des quatre jeudis. Pas de synchro CVS ou de miroir montéralais possible dans ces conditions. La décision est prise de tout transférer (site en développement et base de données) à Montréal et d'y accéder par le web.

:: LES AVENTURES DE Gilbert

Bonjour,

Depuis que j'ai une infection au pied gauche et que celui-ci a pris la forme et la couleur d'une patate, je ne bouge plus beaucoup. Je restreins donc mes déplacements au maximum et reste à l'appartement jusque vers midi tous les jours. Je m'occupe de superviser le travail du vrai plombier faisant la job à moitié, du faux plombier que personne n'a sonné, effectuant un vrai travail et réclamant une fortune au blanc que je suis. (Ce qu'il a été difficile à « flusher » celui-là !)

La femme-du-proprio-emprisonné, voyez-vous, était jusqu'ici un genre de concept métaphysique. Mais elle s'est incarnée tout récemment en contremaîtresse hors-pair, sans doute parce que Robert a écrit une lettre et suspendu tout paiement de loyer tant que tout ce qui cloche dans ce taudis ne sera pas réparé.

Je suis donc obligé de me lever du pied droit chaque matin, et de m'occuper des gars venus poser une sonnette à une hauteur de 7 pieds (!), du menuisier ainsi que des gars de la climatisation venus réhabiliter le box tout rouillé sans lequel nous allons bientôt fondre comme neige du Canada au soleil de l'Équateur. (Pour l'instant, nous nous sentons mous comme des sandwichs à la crème glacée oubliés sur le comptoir du dépanneur depuis 20 minutes.) Déjà, le soleil perce la grisaille plus souvent qu'à l'accoutumée et on voit des gens se promener dans la rue équipés de parasols (qui serviront aussi de parapluies).

CASUALTIES OF THE WEEK

La Ford Sierra :

Depuis que Charlie a engagé un chauffeur, cette bagnole est toujours en panne. C'est à croire que ce fanfaron siphonne le réservoir en cachette dès qu'il a deux minutes de liberté. Nous avions l'habitude de la pousser un peu pour qu'elle démarre, mais depuis quelques jours, nous nous adonnons véritablement au « Championnat Ford du 1200kg à relais sur 200m ». Nous nous retrouvons donc avec une seule voiture pleinement fonctionnelle pour les besoins d'environ dix personnes.

Mon transfo :

Mon mini-disc (10W) et mes mini-caisses (14W) m'ont produré détente et réconfort musical plus d'une fois. Mais vu que le minidisc était en mode « recharge » (donc branché au circuit électrique) le total de jus requis montait théoriquement à un gros 24W. Le transfo mentionne qu'à 26 watts et plus, il faut mettre la switch à « HI » alors je ne sais pas si cela a un quelconque rapport mais mon bidule chèrement acquis a explosé, même si j'étais conforme. Ce n'est pas un cours d'informatique que j'aurais dû suivre avant de venir ici, mais un cours d'électricité. D'ailleurs, pour vous récompenser d'avoir lu ce paragraphe plutôt technique, voici une superbe photo de la bombe coréenne (l'expression est de Grapho) qui nous sert de stabilisateur pour le poêle et frigo. (Avertissement : tenter d'entrer aux USA avec un tel engin dans le coffre de sa voiture équivaut à se faire coffrer manu militari !)

Bon, si je vous mentionne ces niaiseries c'est que j'ai parfois l'impression que la boucle est bouclée et que Kinshasa n'a plus rien qui vaille à m'apporter, plus rien qui vaille la peine de vous écrire sauf de banales emmerdes. J'ai donc conclu un accord avec mon ami Gilbert : celui-ci vivra des aventures palpitantes, et je me chargerai de les écrire.

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Blondine appelle Gilbert - 1er acte

***(Concerto de Bach en 8 bits)***

- Allô ?
(Gilbert prend exceptionnellement le portable de Pierre-Etienne car celui-ci est trop loin pour répondre.)
- Allô, est-ce que c'est Gilbert ?
- Moi-même.
- Mon nom est Blondine, j'ai 19 ans. On s'est vus chez N'temba.
(Cela est faux. Et d'ailleurs, la fille ne donne pas son tour de poitrine alors qui voulez-vous que ça intéresse ?)
- Je ne me rappelle pas...
- Je suis la nièce de Fernand.
- Euh, OK, je te rappelle demain.
(Méga bourde de la part de Gilbert, qui ne la rappellera pas et croit ainsi s'en débarrasser.)

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Blondine appelle Gilbert - 2e acte

***(Concerto de Bach en 8 bits)***

- Allô, est-ce que c'est Gilbert ?
- Non, mon nom est Pierre. Le numéro qu'on vous a donné n'est pas celui de Gilbert
- Alors est-ce que Gilbert est à côté ?
- Il n'est pas ici ce soir. C'est de la part de qui ?
- C'est Blondine, la nièce de Fernand. Est-ce que Gilbert est chez sa copine ?
- Oui, il est chez sa copine, CIAO !
(Cela veut dire : « Gilbert tchatche avec sa copine sur MSN Messenger cette nuit, sacre-moi patience ».)

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Blondine appelle Gilbert - 3e acte

***(Concerto de Bach en 8 bits)***

- Allô, est-ce que Gilbert est là ?
- Non, Blondine, Gilbert n'est pas là. Il faut que tu comprennes, Gilbert a une copine, il ne te rappellera pas !
- Alors, Pierre, est-ce que tu as une copine ?
- Oui, CIAO ! (Cela veut dire : « Non, mais j'ai un prospect de fille qui me semble plus raisonnable que toi, sacre-moi patience ».)

Le hic est que Blondine n'est pas la nièce de Fernand (le gars des ONG), mais une inconnue qui nous a aperçu et profité de l'ébriété de ce dernier pour lui soutirer notre numéro. D'ailleurs Fernand se fait harceler lui aussi 10 fois par jour pour livrer plus de détails sur notre vie, nos coordonnées, etc. Mais Grapho (une des rares personnes en qui nous avons totalement confiance) soutient que Fernand a conclu un accord avec Blondine pour que celle-ci séduise Gilbert et lui soutire tout son argent, qui serait ensuite partagé entre les deux conspirateurs !

Morale : si nous étions Congolais, nous aurions perdu notre portable et changé de numéro plusieurs fois depuis le début du stage. Mais au lieu de ça nous accumulons les problèmes !

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Gilbert emprisonné, ou le Pledge Alliegance à la sauce congolaise.

Gilbert a pris l'habitude d'aller s'entraîner au gym du Stade des Martyrs les fins d'après-midi. Mais en ce vendredi, le retour à la maison est plus difficile que prévu. Tous les taxis sont pleins. Il décide donc de marcher jusqu'au Boulevard du 30 juin pour se rapprocher de l'axe où nous habitons et tenter sa chance là-bas (ce qui devrait prendre une demi-heure environ).

N.B.: Un blanc qui séjourne au Congo ne marche pas et ne prend pas les transports en commun. Le seul fait de mettre des sandales est hautement inhabituel, alors imaginez si on débarquait avec nos bermudas ! Gilbert a donc tout pour attirer l'attention.

Après quelques minutes, Gilbert passe devant un poste de police au moment où le drapeau est retiré. (On hisse le drapeau ainsi tous les matins, et le retire à la tombée du jour. C'est à croire que le pays cesse d'exister la nuit.) Tous les passants sont immobiles.

Notre anarchiste-en-herbe remarque cette situation mais se dit « D'la marde, je ne m'arrête pas pour ce drapeau ». Un Serviteur de la Nation, arborant une épinglette de feu Laurent-Désiré Kabila, fait son apparition et alerte la police. (Voilà exactement le genre d'emmerdeur en civil qui nous empêche de prendre des photos du Fleuve Congo lors de nos promenades du dimanche...)

- LE DRAPEAU !
- Quel drapeau ? Quoi « le drapeau » ?

Gilbert niaise la police et refuse de vider son porte-monnaie, mais cette fois c'en est trop !

Après deux heures de confinement pendant lequel on le traite de « Libanais » (une insulte...), on libère Gilbert et on le conduit dans le bureau d'un gros big shot bougon.

- Excusez-moi Monsieur, je viens du Canada et je ne savais pas.
- Avez-vous une pièce d'identité ?
- Non, je suis allé m'entraîner et je n'avais pas prévu me faire arrêter. (Grand Prix de la meilleure répartie ! Nos amis congolais l'ont bien ri.)
- Au Canada, vous ne vous immobilisez sous le drapeau ?
- Non, ce n'est pas obligatoire.
- Mais qu'est-ce que ce pays sans moeurs ?
- Excusez-moi, je ne referai plus cette erreur.

Gilbert a évité de justesse d'être fouillé et a perdu deux heures. Les policiers et militaires locaux sont à la fois législateurs, juges et percepteurs des amendes; le proverbe « le temps, c'est de l'argent » se traduit donc par « quelques francs où la taule ».

Par ailleurs, si ça vous intéresse, je ne transporte pas mon passeport sur moi. Il fait trop chaud pour s'en encombrer, et on ne sait jamais quel crétin pourrait nous le confisquer. Je transporte plutôt un permis de conduire du Québec flambant neuf qui fait très high tech par rapport aux pièces d'identité congolaises. En cas de pépin, ça m'évitera tout de même de me faire traiter de Libanais !

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Petite annonce fictive : « JF élevée dans la ouate cherche JH blanc désargenté qu'elle pourra traiter comme un trou du cul ».

Un gros prof d'université que je surnommerai « Son Éminente Légume », propose à Gilbert d'arranger un mariage avec une membre de la « Famille Royale » -c'est à dire de la famille Kabila-, moyennant une somme $$$ qui comblerait d'aise le pauvre Gilbert et permettrait à la dame d'acquérir la citoyenneté canadienne.

(C'est la deuxième fois qu'on se fait proposer ce genre de plan vaseux, soit dit en passant.)

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Et puis tant qu'à être dans cet ordre d'idées grandiloquentes, voici une description du convoi présidentiel qui passe souvent devant notre appartement mais que j'ai eu le loisir d'observer pour la première fois en détail :

  1. Cinq motos équipées de sirènes ouvrent la voie. Tous les automobilistes rangent leur véhicule sur le bas-côté et ferment les moteurs. Les piétons s'immobilisent.
  2. Deux Mercedes noires passent en trombe, suivies de près par la Mercedes allongée de couleur champagne du Président.
  3. Trois camions de l'armée transportant chacun une quinzaine de soldats bien visibles ferment le convoi.
  4. Les piétons applaudissent, tels des « Tabarnacos » après un atterrissage en douceur à Cancun.

Pas mal pour un État dont les revenus annuels sont inférieurs à la moitié des profits d'Hydro-Québec !

Je dirais même plus : pas mal pour un jeune président de 31 ans n'ayant pas fait d'études particulières, et ayant succédé on ne sait trop par quel mécanisme à son père assassiné avec la bénédiction des États-Unis (qui ont de ce fait consacré la partition du pays).

Pour conclure, c'est bien vrai que le Canada est un pays sans moeurs ! Allez hop ! Un peu de nerf ! Tout le monde ensemble :

Ô Canada, terre de nos aïeux,
Ton front est ceint de fleurons glorieux...

(C't'une joke...)

 

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