Air France ou Air Déportation?

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mediameriquat
Empennage du vol AF447 flottant à la surface de l'Atlantique

Je suis de retour de la RDC, de la ville de Kinshasa plus précisément, où je n'avais pas mis les pieds depuis sept ans. Il va sans dire que Kinshasa a changé, et j'aurai bien des anecdotes à raconter à ce sujet. Mais avant tout, il semble que la France – escale quasi-obligée vers les aéroports de l'Afrique francophone — a changé elle aussi. Obsession sécuritaire, crise économique, intégration difficile des pays de l'Est et déferlante de migrants vers les côtes italienne et espagnole sont la nouvelle donne de l'Europe des années 2000 et dans ce contexte, il ne fait pas bon être Congolais et sans papiers sur le territoire de l'Hexagone.

Or sans vouloir minimiser les problèmes des migrants, que j'illustrerai ci-dessous par un cas précis, voyager vers l'Afrique sur les ailes d'Air France n'est pas ce qu'il y a de plus jojo. Le départ a lieu du terminal 2C, bâtiment mal ventilé et vétuste, emblème décati du modernisme à la Pompidou.

Aussitôt entré dans le peu rassurant Airbus A-330 (du même modèle que celui qui s'est abimé dans l'Atlantique, 6 heures avant que la tout aussi vétuste tour de contrôle de Dakar ne signale sa disparition), quelle ne fut pas ma surprise de constater que trois policiers en uniforme occupaient la dernière rangée à l'arrière de la classe économique. Ceux-ci escortaient un homme qui hurlait comme si sa vie en dépendait : « Ayez pitié de moi, je suis orphelin, je n'ai personne pour s'occuper de moi là-bas. Par pitié, chers compatriotes, ne vous assoyez pas. Je travaille et paie des taxes, je n'ai commis aucun crime ! »

Vingt minutes plus tard et l'embarquement terminé, le déporté continuait de crier à plein poumons : « Restez debout, par pitié, kofanda te je vous en prie ». À la fois exaspérés et solidaires, les clients de la classe économique refusèrent effectivement de s'asseoir, alors que les avertissements au micro des agents de bord tombaient dans l'oreille d'un sourd.

C'est alors que le policier le plus costaud et moustachu des trois intervint. Il rappela que la déportation avait lieu sur ordre du ministère de la Justice, et que les personnes refusant de s'asseoir seraient expulsées de l'avion et accusées d'entrave au travail des forces de l'ordre. L'avertissement n'eut aucun effet, si ce n'est que d'encourager le déporté à crier davantage.

Les passagers, Congolais pour la plupart, ont alors commencé à revendiquer leur droits de consommateurs : « nous avons payé ce billet très cher, nous n'allons pas endurer cela ».

Et un agent de bord de rétorquer : « Oui madame, mais croyez-en mon expérience, dès que l'avion se mettra en marche il ne criera plus, car il saura qu'il n'a plus aucune chance. Sinon, de toute façon, il finira dans un avion militaire et sera encore plus mal traité. »

« Oui mais c'est inacceptable, il traumatise nos enfants », etc. etc.

Après dix autres minutes de cette résistance passive, le Commandant de l'appareil vint faire son petit tour à l'arrière et intima au policiers de sortir. C'est alors que s'organisa une collecte spontanée. À dix Euros en moyenne par passager de la classe économique, le pauvre bougre se fit escorter hors de la carlingue avec au moins cinq cents Euros en poche, pleurant d'émotion, pendant que ses compatriotes applaudissaient et chantaient des chansons en Lingala.

Cinq cents Euros, de quoi tenir bon une semaine de plus, ou peut-être appeler un avocat.

Le dernier policier à quitter l'avion fit lui-même la collecte des derniers billets auprès des donateurs retardataires, visiblement ému lui aussi de cet élan d'humanisme spontané. Puis un passager congolais a crié « Non, pas ça ! », signalant à ses voisins qu'un excès de joie pourrait être interprété comme un manque de respect du travail des policiers. Tout le monde l'a bouclée, et l'avion s'est avancé sur la piste.

Voilà pour les faits. Maintenant, qu'en est-il du coût de cette déportation ratée ? 8000 Euros pour les sièges aller-retour, plus le salaire des policiers pour au moins 48 heures, les réservations d'hôtel au Memling ou au Grand Hôtel de Kinshasa... Je dirais que le tout a dû totaliser dans les 15 000 Euros. Combien en aurait-il coûté pour régulariser la situation de cet individu ?

En tout cas, il est vrai que je ne suis qu'un Québécois-Canadien incapable de tolérer certains aspects de la vie parisienne et de la politique française, alors tout ceci n'est pas ma soupe à l'oignon. Nous avons déjà assez de cas où notre propre gouvernement canadien agit de manière éthiquement douteuse – si ce n'est illégalement – avec les Maher Arar, Omar Khadr et Abousfian Abdelrazik...

Chose certaine, je suis heureux de constater que sur Air France, le client a encore raison.


Il est à noter que la recherche Google avec les mots-clés Air France et déportations donne beaucoup de résultats intéressants, dont cet incident semblable à celui que je viens de relater ci-haut.